Stéphane Nédélec a mis 47 jours et 4 700 km pour traverser l’Atlantique à la rame et en solitaire

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Voici le récit de Stéphane Nédélec qui a traversé l’Atlantique à la rame et en solitaire sur 4700 km du 10 décembre 2017 au 27 janvier 2018

Traverser l’Atlantique à la rame

  • Aventurier : Stéphane Nedelec
  • Age : 46 ans
  • Marié et père de 3 enfants
  • Bateau : 8 m de long, 1,6 de large, 750 kg tout équipé
  • Périple : traverser l’Atlantique à la rame en solitaire, 4 700 km entre Dakar (Sénégal) et Kourou (Guyane)
  • Au final, 47 jours seul en mer pour une aventure extraordinaire

Récit de l’expédition

Cette expédition réunissait tout ce dont j’avais envie pour une nouvelle aventure. La mer est un terrain de jeu qui m’attire. Deux courtes traversées en bateau à moteur m’ont donné un peu d’expérience, un peu seulement. J’avais encore beaucoup à découvrir. Me retrouver seul en mer, à plusieurs milliers de kilomètres de la côte la plus proche, j’ai vraiment envie de vivre cela. Cette immensité, ses mystères, terrain parfois apaisant, mais aussi hostile et dangereux. J’ai déjà participé à des manœuvres sur des voiliers mais je suis très loin d’être autonome. J’ai les images des grands navigateurs du Vendée Globe en tête. Malgré ma méconnaissance de la voile, ils me faisaient rêver, mais la rame me paraissait beaucoup plus accessible.

Bon, avouons-le dès maintenant, le côté extraordinaire, hors norme, voire inaccessible de l’aventure m’a aussi beaucoup attiré. J’avais envie de savoir si j’avais vraiment l’étoffe d’un aventurier.

Il est certain (les premiers jours en mer suffiront à le démontrer) que je n’avais pas toutes les compétences pour assurer le succès de la traversée, mais je savais pouvoir compter sur ma capacité d’adaptation, un travail acharné et quelques experts qui sauront apporter un vrai « plus ».

Source : Stéphane Nédélec

La préparation du bateau est primordiale : révision complète des circuits électrique et électronique, le poste de rame, la préparation du matériel, l’utilisation des instruments comme le GPS, la VHF, le téléphone satellite, … Le rangement du bateau est également fondamental. La réfection des peintures et des revêtements pour assurer une bonne glisse ….

La préparation physique n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, la partie la plus importante. J’ai d’abord appris et travaillé la technique de rame pour être efficace et se fatiguer le moins possible. L’endurance et le renforcement musculaire ont constitué un travail de fond tout au long du projet, mais je partais avec des acquis, grâce à mes précédentes aventures. Il fallait aussi consacrer du temps pour participer aux incontournables stages de sécurité.

L’organisation de la logistique demande beaucoup d’attention. Sans être exhaustif, il fallait s’occuper du transport du bateau en container vers Dakar et son rapatriement de Kourou, la nourriture pour soixante jours (j’estimais la traversée entre quarante et cinquante jours, mais j’ai pris une marge de sécurité), les différents déplacements pour la préparation du bateau, l’avion et les hôtels au Sénégal et en Guyane, les mises à l’eau du bateau pour la prise en main et les améliorations à y apporter, les assurances à contracter, les discussions avec mon employeur pour obtenir un congé de longue durée, et j’en oublie sûrement.

Premiers coups de rame

Le matin du 10 décembre, je suis à Dakar dans mon bateau, prêt pour l’aventure. Ces mois de préparation sont passés très vite. Une corne de brume retentira pour donner le départ officiel de ma tentative de traversée de l’Atlantique à la rame. Mon épouse, Anne-So, et quelques amis sont venus m’encourager. Anne-So est plus qu’un soutien pour moi. Elle gère tout quand je ne suis pas là, les enfants, la maison, les affaires courantes et, en plus, elle sera celle à qui je vais me confier tout au long de la traversée, dans les bons comme dans les mauvais moments.

Mon autre soutien est Dominique, mon routeur. Il est resté chez lui en Bretagne pour avoir accès à tous ces outils. C’est lui qui va me guider et me conseiller.

La corne de brume retentit ! J’ai longuement discuté avec Dominique ces deux derniers jours. Nous avons fixé le cap pour ces tous premiers jours. Les courants et les vents vont inexorablement me porter au Sud. Kourou se trouve plein Ouest. Je vais donc devoir, pendant toute la première semaine, ramer dur direction Nord-Ouest.

Source : Stéphane Nédélec

La route n’est pas une ligne droite en mer. Sur une embarcation comme la mienne, je suis tributaire des vents et des courants. Dominique reçoit tous les jours les prévisions à un, deux et trois jours, les vents, comme les courants, changent potentiellement tous les jours. Les courants se présentent sous forme de grands gyres qui tournent à l’image de tourbillons de plusieurs dizaines de kilomètres de diamètre. A la vitesse que je peux atteindre, il faut à tout prix éviter de les affronter. Je vais devoir éviter de descendre trop sud dans les premiers jours, puis suivre la route directe au cap 260 environ. Sur le papier, c’est simple. Sur l’eau, dans les conditions réelles, cela s’avèrera beaucoup plus compliqué.

47 jours 16 heures

Une traversée de l’Atlantique à la rame en solitaire, je m’en doutais, n’est pas vraiment un long fleuve tranquille. Et je vais rester en mer près de sept semaines en quatre phases bien distinctes.

Avec le recul, je me rends compte que je me suis un peu laissé aller pendant les deux premières semaines. Je découvrais tout. Je croyais m’être bien approprié le fonctionnement du bateau, ce n’était pas le cas. J’ai donc appris sur le tas. Cela s’est fait sans heurt majeur. Même quand au bout de huit jours seulement, j’ai subi mon premier chavirage, j’ai gardé le moral.

J’ai dû apprendre, en situation, à naviguer vraiment. Mon safran était mal réglé dès le départ. Le système même de réglage de mon safran était défaillant depuis le début, mais je ne m’en suis aperçu qu’en mer. Ça n’a l’air de rien, mais il est essentiel qu’il soit positionné à la perfection pour optimiser le cap et la vitesse. J’ai dépensé beaucoup d’énergie pour compenser le manque de glisse de mon bateau en ramant fort les premiers jours.

Le déclic est venu lors d’une conversation téléphonique avec Dominique. J’avais estimé avant le départ le temps de la traversée entre 40 et 50 jours. Il m’informe ce
jour-là qu’à ce rythme, il estime une arrivée en 64 jours. Passé le gros coup au moral, j’ai pris le temps de la réflexion pour comprendre.

A partir de ce jour-là, j’ai changé beaucoup de choses. J’entrais dans la deuxième phase de mon expédition.

Source : Stéphane Nédélec

J’ai commencé par refaire tout mon système de safran. J’ai coupé les bouts du système qui permettait de le manier. Je les ai resserrés à la main et les ai fixés autrement pour qu’ils soient le plus rigides possibles. Cela prend du temps, car il faut aller vérifier à chaque manipulation que le safran est droit. Je devais donc attacher une corde à mon harnais de sécurité, grimper sur l’arrière du bateau en évitant de tomber à l’eau avec des creux de deux à trois mètres, constater que cela tirait trop à droite ou trop à gauche, revenir dans le bateau, ajuster le réglage en formant des nœuds pour avoir un repère et rebelote jusqu’à ce que le safran soit parfaitement droit.

Dans la nuit qui a suivi, lors de ma première vacation à 22 heures, je vois s’afficher 2 nœuds, puis à 1 heure du matin, 2,5 nœuds. Ça y est, mon bateau filait sur l’eau. Les deux semaines suivantes, ma progression a été nettement plus rapide. Bon pour le moral !

Vogue la galère

Au cours de ces premières semaines, j’ai chaviré deux fois. Lors du premier retournement, je dormais dans ma cabine. Pour le deuxième, j’étais installé au poste de rame et j’ai d’ailleurs bien vu la vague plus grosse que les autres à tribord. L’expression « se faire retourner comme une crêpe » n’est plus une image pour moi depuis ce jour-là !

Je n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Ça arrive très vite et j’ai réagi sans panique pour remettre mon bateau à l’endroit. La hic, c’est qu’il y a toujours les petits hublots ouverts pour laisser entrer l’air frais dans la cabine. Le matelas, mon duvet et mon réchaud ont pris l’eau…une cabine plus spartiate encore et des repas froids pendant plusieurs jours ont été le résultat de ces péripéties. Mais finalement rien qui n’atteigne suffisamment mon moral pour que je pense à renoncer.

Source : Stéphane Nédélec

La route Sud

La troisième phase est celle que j’ai appelée, pour moi seul, le « drame de la route Sud » ! Le 7 janvier, je ne suis plus très loin de passer les deux tiers du parcours et je viens de chavirer pour la deuxième fois. Dominique m’envoie un sms : « Appelle-moi. Urgent ». Il m’explique que nous sommes à un instant crucial dans le choix de la route. Deux options s’offrent à nous. La route Nord est un peu plus directe mais plus aléatoire en termes de conditions de vent avec un risque fort de ne pas être en mesure de passer la ligne d’arrivée. La route Sud est un peu plus longue, avec un couloir étroit entre le gyre de courant défavorable à l’Est et un courant fort qui pourrait m’attirer trop près de la côte les deux derniers jours avant l’arrivée sur Kourou. Nous nous décidons pour l’option Sud. Après coup, je sais que c’était la bonne option. Mais que cela a été dur physiquement et psychologiquement !

Source : Stéphane Nédélec

Je pars donc plein Sud, cap au 180, quand la destination finale est au 270 ! Ni le courant, ni le vent ne me sont favorables. Pendant une semaine, je rame en forçant pendant plus de 7 heures avec le sentiment de ne pas avancer. Je me lève fourbu tous les matins, mais je reprends ma place au poste de rame. Je me dis que je vais finir par rattraper des conditions plus favorables.

Je me fixe un but peu ambitieux chaque jour. Je me force à accepter le fait que je vais devoir évoluer dans ces conditions pendant une semaine. Deux jours plus tard, j’appelle Dominique parce que je n’avance qu’à toute petite vitesse, moins de 1,5 nœud. Je devais progressivement retrouver des courants plus forts qui allaient m’aider. Je lui demande quand il estime que je vais prendre ces courants. Il me répond que j’y suis déjà ! Gros coup au moral, mais je ne bronche pas. Je retourne, plein d’abnégation, à mon poste de rame. Et je rame.

Je l’ai maudite cette route Sud. Heureusement, les quelques minutes passées au téléphone le soir avec Anne-So m’ont permis de garder un moral d’acier. Finalement, même si je n’avance pas vite, je progresse quand même. Et mes prévisions se sont révélées exactes.

Cap sur Kourou

3 nœuds indique mon GPS la première nuit de cette sixième semaine. Sur cette dernière phase, je vais même voir jusqu’à 4 nœuds grâce aux effets conjugués du courant, du vent et de la rame. Au poste de rame, je sens la différence quand je rame avec ou contre les éléments. Avec, j’ai une sensation de glisse incroyable. Seuls mes escarres, dus aux frottements incessants sur le siège de rame, me rappellent de façon assez désagréable que je suis en train de ramer. Contre les éléments, ce n’est pas la même histoire. Je lutte réellement et la fatigue musculaire m’oblige à faire des pauses plus régulièrement.

Après la descente au Sud, quand Dominique me donne enfin l’orientation Ouest, puis Nord-Ouest, j’ai le sentiment que je vais bientôt arriver. En fait, il me faudra encore
une bonne semaine, mais elle passe très vite. Ces derniers jours, le bateau est bien réglé, les conditions sont assez favorables et je rame plus de 8 heures par jour. Les caprices de la météo me feront perdre une journée, mais cela n’a pas d’importance.

Quand je repasse au cap 280 vers 21h ce vendredi soir, je sais que je vais maintenant passer la ligne d’arrivée sans encombre. Je peux profiter pleinement de ces dernières heures, seul en mer.

Dans la nuit du 26 au 27 janvier 2018

Je sais que je suis sur le bon cap, mais je ne peux m’empêcher de contrôler le GPS toutes les quinze minutes. Je reste debout, à l’extérieur du bateau. Je distingue les lumières de la ville de Kourou. Dans quelques minutes, j’aurai traversé l’Atlantique à la rame, quatorze mois après avoir décidé de me lancer dans cette aventure.

Une grosse heure s’écoule encore avant que j’aperçoive au loin les feux de route du bateau récupérateur. Je profite, c’est énorme !

J’entends le décompte scandé par les personnes qui se trouvent sur le bateau : 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1… La corne de brume retentit !

Source : Stéphane Nédélec

Je craque le fumigène et laisse éclater ma joie, les bras en l’air en signe de victoire. Je suis tellement heureux. Je viens de vivre une expérience incroyable, une belle réussite ! Les sensations et les sentiments que je ressens à cet instant sont indescriptibles, d’une force phénoménale.

Le film de l’aventure

Stéphane Nedelec
www.stephane-nedelec-aventure.com

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